La transmission d’entreprise : un enjeu majeur !

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©Adelio Lattuada
©Adelio Lattuada

A l’approche des années 2020, nombre d’entreprises françaises et européennes – incluant largement le secteur de la menuiserie – se trouvent confrontées au départ à la retraite de leur dirigeant.

Enjeu majeur de leur pérennité, qu’elle soit familiale et générationnelle, qu’elle se joue en interne avec des salariés mobilisés pour la suite de l’aventure ou encore avec des repreneurs professionnels, la transmission permet d’assurer l’avenir d’une culture, de valeurs et savoir-faire construits au fil de nombreuses décennies de mobilisation et de passion.

Fabriques à histoires

A l’exemple des sociétés familiales Adelio Lattuada, STMO ou Volma, en Italie comme en France, près de 90 % des TPE et PME créées pendant la période faste des trente glorieuses préfèrent laisser le passage aux jeunes générations qui ont vécu de l’intérieur l’évolution structurelle et technique de l’entreprise créée par leur père ou grand-père. Inscrite dans leur ADN, la poursuite d’un nouveau destin industriel inclut une mission à long terme, portée par l’expérience et le conseil de leurs parents et leur propre vision. Histoire d’hommes et de femmes, l’investissement affectif et carburant des jeunes repreneurs, alimentent une nouvelle dynamique, tout en relevant les défis de leur marché dans un 21e siècle mutant.

« La Saga Familia »

Fondé en 1978 à Carbonate (dans la région de Milan) par Adelio Lattuada, le fabricant italien d’équipements de haute technologie pour le façonnage du verre plat (bilatérales, meuleuses rectiligne électronique à angle variable…) rayonne aujourd’hui à l’export dans plus de 90 pays avec plus de 2 000 machines vendues dans le monde entier depuis sa création.

Si son président, Adelio Lattuada, est toujours aux commandes avec sa femme Silvana Preatoni, vice-présidente et partie prenante dès les débuts du projet d’entreprise, les enfants ont déjà pris la relève : Michela, responsable communication et Nicola, directeur des ventes et responsable du bureau R&D. « Aussi loin que remontent nos souvenirs, nous avons toujours vécu « l’usine » – notre deuxième maison – de l’intérieur, suivant son évolution et grandissant en même temps que sa croissance, avec des étés par exemple, passés au bureau pour aider à la préparation de salons en Italie et à l’étranger, dans un processus graduel nous amenant vers ce qui nous a semblé destiné depuis toujours », se remémorent Michela et Nicola Lattuada.

Tous deux se sont confrontés après leurs études à la mise à l’épreuve professionnelle dans d’autres secteurs d’activité, enrichissant leurs connaissances avant de rejoindre l’entreprise familiale, « un objectif final et un désir profond de participer au projet de toute une vie réalisé par nos parents, 35 ans de travail ! », confie Nicola. Pour Michela, « malgré les doutes propres à l’existence, l’important est de poursuivre avec enthousiasme ce projet familial en y entrant sur la pointe des pieds en toute humilité et en expérimentant les différents postes de travail avec les équipes en place pour une vue d’ensemble et l’appréhension de toutes les facettes du métier ».

« Sans bouleverser ce qui a été accompli, nous ne pouvions envisager que « l’usine » revienne à des personnes tierces », soulèvent-ils en choeur. Même désir entre mère et fille pour Eliane Delaistre, dirigeante de STMO à Fougères (35), qui passe le flambeau à sa fille, Marlène Philipot, dès cette rentrée : « après une longue carrière, je me prépare à un départ par anticipation et accompagne ma fille qui depuis longtemps, souhaite reprendre l’entreprise créée par mon père, Pierre Grimont, en 1958 ».

Une 3e génération bientôt à l’oeuvre dans cette petite PME grande par l’innovation et la volonté de poursuivre l’histoire familiale et la spécificité d’une activité aux secrets de fabrication jalousement gardés. « Serrurier de métier et très créatif, mon père a commencé par travailler l’acier et acquérir des machines pour le cintrer, puis son amour des formes et la confrontation avec la matière l’a amené à concevoir un procédé de cintrage pour l’aluminium laqué et à construire ses propres machines, procédé unique que l’on ne retrouve nulle part ailleurs, toujours utilisé et adapté aujourd’hui aux menuiseries contemporaines pour Entre père et fils, chez Volma, la succession vient d’être récemment actée par la dernière assemblée générale,nommant Franck Serrure, président du directoire, et son fondateur Guy Serrure, président du conseil de surveillance.

Avec une recapitalisation de 2,7 M € de la société qui a vu le jour en 1991, l’acteur majeur sur le marché des panneaux de portes PVC et aluminium et des verres décoratifs à Harnes (62) écrit la suite de sa success story avec Franck Serrure. Enfant de la balle et esprit sportif, impatient de se mesurer à ses nouvelles responsabilités, « cette continuité familiale fait partie d’un désir commun et d’un processus naturel », souligne le nouveau dirigeant ; « depuis 25 ans sur le terrain, j’ai assisté et participé à tous les développements, franchi toutes les étapes et expérimenté les principaux savoir-faire et pratiques au sein de Volma – à la production (préparateur de commandes, etc.), au pôle commercial grands comptes, puis à la direction générale – pour aujourd’hui orienter une nouvelle vitesse de croisière et une restructuration en douceur ».

Là aussi, le changement et la transmission sont affaire de respect de l’acquis et de l’existant, « avec des salariés me connaissant depuis mes débuts. Entreprise très à l’écoute, je compte relever les nouveaux enjeux humains et techniques de Volma dans la continuité, tout en m’appuyant sur les compétences d’experts comme avec le recrutement de notre prochain directeur administratif et financier, et tout en optimisant les fruits de choix stratégiques lancés il y a 4 ans ».

Constat identique pour Nicola et Michela Lattuada : « l’écoute, la curiosité, l’approfondissement de nos connaissances par la richesse des rencontres, tout autant que la capacité d’accepter les critiques, sont des facteurs déterminants pour s’inscrire dans une phase active de proposition et de nouvelles idées ».

« Novateurs dans la continuité », tel est le credo de la jeune génération d’Adelio Lattuada, qui n’impose pas mais compte puiser dans sa propre jeunesse et son siècle pour actualiser les ressources offertes par les nouvelles technologies (informatisation des process et du fonctionnement organisationnel, communication…), le développement durable (dès 2009, l’entreprise italienne a lancé son programme écoresponsable l’Adelio Lattuada PROlife Eco project), etc. mais toujours intimement liés aux valeurs et à la philosophie inhérentes de « l’usine ».

Pour la petite-fille du fondateur de STMO, l’immersion dans tous les services, sa vision du marché et son expérience en tant que dessinatrice en agencement s’inscriront en souplesse dans l’évolution du fabricant. Pour sa part, Eliane Delaistre confirme, « la formation interne de Marlène et ses idées en termes de communication, comme notre nouveau site Internet, confortent et valorisent une hérédité commune, technique et morale, au service de nos clients – Minco, Concept Alu… ou Businaro, Bignon pour la gamme Sapa – et de leur créativité », référents majeurs et marqueurs de qualité.

« A nous de nous battre désormais et de trouver l’équilibre, et donner tout notre potentiel aux professionnels en restant pertinent dans l’accompagnement d’une offre haut de gamme, au coeur de la personnalisation de l’habitat », renchérit Franck Serrure. « Nous avons la chance de disposer d’outils performants et d’être entourés d’acteurs passionnants ; nous dévoilerons notamment à Batimat nos monoblocs dédiés aux gammistes ». Des rapports de confiance et de fidélité fondamentaux avec une clientèle préparée graduellement au changement de propriétaire.

Les clés d’une transmission réussie

Chaque cas reste particulier, le passage de témoin engage une nécessaire cohabitation, complétée par l’accompagnement de tiers, pour anticiper, préparer et sécuriser cette transmission… qui repose avant tout sur l’humain et l’importance symbolique de cet héritage, familial ou non. Sans éluder les difficultés factuelles ou le choc des cultures. « C’est un vrai sujet d’actualité », relève Christophe Derré, directeur général de Profils Systèmes, « qui soulève des questions éthiques, juridiques et opérationnelles ».

L’entrepreneur pilote avec charisme et détermination depuis 30 ans son site industriel de 400 salariés près de Montpellier (34) et prépare sa sortie « dans 5 ans », selon son estimation, avec Aymeric Reinert, nommé directeur général adjoint en 2014. Le jeune quadra s’est distingué en une décennie au sein de la société, supervisant le bureau d’études ; le gammiste lui doit de nombreux brevets conçus avec son équipe et des trophées, pour les gammes Satin Road, Satin Moon…

L’extension de ses responsabilités au sein du groupe Corialis projette sa future mission de dirigeant, « sans pression de date et dans le respect de nos différences et de nos personnalités », souligne Aymeric Reinert. Entre le profil commerce-marketing et fonceur de Christophe Derré et la fibre bureau d’études et chercheur de l’actuel numéro deux, « chacun reste soi-même tout en partageant des valeurs communes, et surtout, la confiance est réciproque », insiste Aymeric Reinert.

« Je lui fais confiance à 200 % », confirme Christophe Derré. « Préserver la culture de l’entreprise pour nos clients et collaborateurs autour de mêmes repères et toujours tirer par le haut sont des vecteurs essentiels de réussite ». Au-delà de l’émancipation personnelle, lever les freins dans de nouvelles prises de décision mobilise des ressources et un accompagnement, dont a disposé Aymeric Reinert au Centre de Perfectionnement des Affaires (CPA) de TBS (Toulouse Business School) : « cette formation très complète où ont été abordées toutes les problématiques inhérentes à la fonction de dirigeant, couvre tous les domaines – finance, marketing, management, production, développement durable, mise en situation… – et offre des outils tout terrain pour gagner en agilité et indépendance ». Car, comme le rappelle Christophe Derré, « il ne faut pas se tromper de casting ».

Une nouvelle génération de dirigeants

Dans ce même contexte de transmission entrepreneuriale, Pierre Caillault, lauréat en 2016 du réseau Entreprendre Bretagne, a pris la suite de Xavier Abgrall, qui conduisait depuis de nombreuses années les rênes de FPPO (Fenêtres et Portes PVC de l’Ouest). Pierre Caillault dirige officiellement la PME située à Guichen (35) depuis octobre 2016 après avoir respecté le délai de prévenance envers d’éventuels salariés repreneurs et de recouvrement avec l’ancien dirigeant.

Issu de l’ingénierie et ancien cadre de Sepalumic, partenaire de FPPO, quand Pierre Caillault rencontre Xavier Abgrall, qui avait placé la barre haute pour transmettre le résultat d’une vie de réalisation, le courant passe immédiatement. « Je souhaitais m’éviter les difficultés liées à un démarrage d’activité avec une création d’entreprise, surtout dans un secteur concurrentiel comme le nôtre », explique le jeune dirigeant.

« Avec FPPO, je bénéficie de la notoriété établie d’un fabricant de menuiseries PVC et aluminium positionné sur le marché de la rénovation moyen-haut de gamme avec de précieuses compétences humaines et un équipement performant, et de véritables perspectives de développement. La guerre des prix ne m’intéresse pas et l’offre de FPPO se positionne résolument vers la « qualité globale » des produits et des services. Avec des hommes de métier et une innovation permanente, je travaille à l’amélioration dans la continuité avec adhésion à un projet d’entreprise en douceur, via une dynamique commerciale et de communication renforcée et une redynamisation de l’activité PVC et développement de l’aluminium ».

Comprendre les forces et faiblesses, lever les doutes, rassurer, les défis sont nombreux et le partage des expériences impératif pour Pierre Caillault qui s’implique dans de nombreux réseaux, membre notamment du SNFA qu’il apprécie pour son importante mobilisation en faveur des professionnels.

Esprit de Castes

A la croisée de la transmission familiale et professionnelle, la 3e génération de Castes Industrie pointe à l’horizon. « Peut-être le 3e du nom pour pérenniser l’état d’esprit de l’entreprise », prévient Serge Daudé, directeur commercial de Castes Industrie et directeur du réseau « La Boutique du Menuisier ».

Dans cette entreprise créée en 1960 par Raymond Castes, tout est histoire de filiation, liens familiaux ou rencontres professionnelles fortes, comme avec Serge Daudé, initiateur du réseau BDM, étroitement lié à la success story de l’industriel et à Christian Castes, qui impose aujourd’hui une notoriété nationale et une fabrication 100 % française sur son site de 29 000 m² avec 4 unités de production (bois, aluminium, PVC et mixte), solidement enraciné sur son territoire aveyronnais. Castes Industrie fait de la durabilité sa marque de fabrique, dont la fidélité de ses partenaires et collaborateurs en est le plus fort témoignage.

« Aujourd’hui, nous anticipons les nombreux changements au sein de notre réseau, où plus de la moitié des entreprises familiales devront se renouveler dans les 10 prochaines années. Nous comptons 5 à 10 cessions par semestre et les préparons juridiquement en les informant des nouvelles lois (exonérations de parts sociales dans le cadre d’une transmission entre membres d’une même famille par exemple), leur offrons des prestations d’intervenants pour les accompagner dans la responsabilisation de cette création de richesse unique, aux enjeux familiaux à la fois humains et économiques », indique Serge Daudé.

« Pour ma part, j’aborde bientôt la fin de mon cycle professionnel et accompagnerai en 2020 mon successeur ». Mais Serge Daudé ne porte pas moins de nouveaux projets ambitieux et une nouvelle dynamique identitaire, avec notamment l’intégration d’une Boutique du Menuisier à Toulouse, qui devient laboratoire expérimental de l’enseigne… et d’un nouvel avenir.

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